En toute saison, sous le soleil du l’été, le charme du printemps ou les couleurs de l’automne, le Rhin se parcourt avec plaisir. Il a tant de choses à offrir. Rien que sur sa spectaculaire et courte partie romantique (65 kilomètres de long), les croisiéristes y naviguent entre Histoire et légende. Embarquez vers le passé, au fil d’une quarantaine de châteaux et de nombreuses découvertes.
Ne rêvez pas. Si la présence romaine est avérée tout au long du Rhin romantique, les traces qui y subsistent ne ressemblent en rien à de majestueux aqueducs ou à d’immenses amphithéâtres. Pourtant, la Pax Romana est bien venue planter ici ses aigles.
Plus au nord, sur le Rhin inférieur, les Romains établirent même, à partir de la fin du Ier siècle avant notre ère, une frontière de près de 400 kilomètres, jalonnée de camps militaires et d’infrastructures civiles, baptisée le limes. Cette ligne stratégique séparait le monde romain des territoires germaniques situés au-delà de sa rive droite, des peuples que les Romains qualifiaient de « barbares ».
À la fin du Ier siècle avant notre ère, Rome tenta de pousser ses pions au-delà du Rhin. Mais l’entreprise vira au désastre. En l’an 9 de notre ère, trois légions romaines commandées par Varus furent anéanties dans la forêt de Teutobourg. Progressivement, Rome se replia donc derrière le Rhin transformé en ligne de défense. C’est justement ce que l’on peut encore percevoir à Boppard et à Coblence, deux des témoignages romains les plus spectaculaires de la vallée du Rhin romantique : la Rome conquérante a laissé place à un Empire qui se protège.
À Boppard, la ville moderne s’est développée sur l’ancien établissement romain. Une partie importante de la muraille du fort est conservée. Construit après le repli de la frontière romaine sur le Rhin, vers 260, ce fort compte aujourd’hui parmi les ouvrages militaires romains les mieux conservés au nord des Alpes.
À Coblence, dont le nom vient du latin Confluentes, « les confluents », en référence à la rencontre du Rhin et de la Moselle, il faut savoir chercher. Une impressionnante tour de fortification, dont plus de la moitié de la maçonnerie est encore romaine, est notamment intégrée au presbytère de Liebfrauen. Même solidement fortifiée, la frontière rhénane ne put contenir les invasions barbares qui accompagnèrent la disparition de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle.
Nous sommes en 1823. Le prince Friedrich Wilhelm Ludwig de Prusse achète une ancienne forteresse construite pour l’archevêché de Mayence au début du XIVe siècle.
Un château ? Pas vraiment. Il s’agit plutôt de ruines. Le cousin du futur roi Frédéric-Guillaume IV n’en a cure. Pour lui, à quelque 90 mètres au-dessus du Rhin, il s’agit de recréer une demeure médiévale idéale, conforme à la fascination nouvelle que le romantisme nourrit alors pour le Moyen Âge. Il n’est donc pas question de consolider simplement des remparts, mais de dresser un monde rêvé, presque fantasmé, qui reprend tous les codes du genre : murailles, tours, créneaux, pont-levis, chapelle, mobilier ancien, armes, vitraux et jardins.
Bâti sur un éperon rocheux, l’édifice change d’ailleurs de nom pour devenir Rheinstein, le « rocher du Rhin ». L’ancienne forteresse, qui servait à la fois à défendre le territoire de l’archevêché et à percevoir des droits de péage, perd sa fonction militaire. Elle devient progressivement la résidence favorite du prince. À partir de 1842, Friedrich Wilhelm Ludwig aime à y recevoir les puissants. La reine Victoria et l'impératrice Alexandra Feodorovna de Russie viennent se promener au milieu de ce décor de carte postale. Les écrivains ne sont pas en reste. Victor Hugo parcourt le Rhin à plusieurs reprises et publie, en 1842, « Le Rhin, lettres à un ami ». Sous sa plume, le Rhin historique se transforme en Rhin mythologique. Il devient un territoire littéraire, peuplé de chevaliers, de ruines et de légendes.
Musiciens, peintres, écrivains et poètes lui emboîtent le pas, venant puiser leur inspiration dans les ruines médiévales, les falaises, les forêts, les vignobles et les légendes de cette vallée. Le phénomène est tel que le Rhin romantique devient au XIXe siècle une véritable construction culturelle et artistique. Mieux, les œuvres des romantiques contribuent à leur tour à transformer le paysage réel. Plusieurs châteaux, dont Sooneck et Stolzenfels, sont restaurés ou reconstruits dans l’esprit du Moyen Âge rêvé. Par un étonnant méandre de l’Histoire, le XIXe siècle ne s’est pas contenté de restaurer le passé, il l’a réinventé.
C’est, à Coblence, au « Deutsches Eck », littéralement le « coin allemand », qu’a lieu la rencontre. La petite Moselle, longue d’environ 545 kilomètres, aux eaux souvent plus sombres et chargées de sédiments, rejoint un géant aux flots généralement plus clairs : le Rhin, qui parcourt quelque 1 230 kilomètres.
Ici, on ne fait pas dans la demi-mesure. La pointe de terre que dessine la confluence est surmontée d’une imposante statue… très prussienne. Le monument consacré à Guillaume Ier (1797-1888) s’élève à 36 mètres. Son message semble clair. Le premier empereur allemand, de 1871 à 1888, se pose ici « en patron ». L’édifice fut inauguré en 1897, vingt-six ans après la proclamation de l’Empire allemand. Il clame haut et fort une réalité alors nouvelle : la Prusse venait de jouer le rôle moteur dans la réalisation de l’unité allemande. Et le Rhin, fleuve devenu frontière occidentale de l’Empire, en devint l’un des plus forts symboles.
Un événement à célébrer. Car, près d’un siècle avant l’accession de Guillaume Ier au trône impérial, la France révolutionnaire puis napoléonienne rêva en effet de planter le drapeau tricolore sur le Rhin. Elle le fit, un temps, avec succès, notamment à Mayence, qu’elle occupa et dont elle renforça les fortifications. Après la chute de l’Aigle et le Congrès de Vienne (1815), la réponse tomba à soixante kilomètres de là : la Prusse entreprit de transformer Coblence en une gigantesque place forte. La forteresse d’Ehrenbreitstein, reliée aujourd’hui à la ville par un téléphérique, y fut reconstruite à partir de 1817.
Mais l’Histoire peut se montrer capricieuse. En mars 1945, les combats frappèrent le monument du Deutsches Eck et désarçonna Guillaume Ier dont la statue vola en éclats. En 1953, le socle fut transformé en mémorial de l’unité allemande, avant de voir réapparaître son prestigieux cavalier après la réunification. Une nouvelle statue, refondue à partir de l’original, fut remise en place en 1993. Elle ne joue plus aujourd’hui qu’un rôle de témoin historique au-dessus d’un fleuve qui parcourt une Europe unifiée.
Plus qu’une invention, une révolution qui a changé le rapport à la connaissance à partir du XVe siècle. Un peu comme Internet et l’intelligence artificielle aujourd’hui… Nous sommes à Mayence, autour de 1450. Johannes Gutenberg (vers 1400-1468), enfant de la ville qui a séjourné un temps à Strasbourg, dirige un atelier où est en train de s’écrire une nouvelle histoire. Jusqu’alors, pour reproduire un livre, il fallait le recopier à la main. Un travail interminable, coûteux et sujet aux erreurs…
Gutenberg a une idée aussi géniale qu’en théorie simple : fabriquer séparément chaque lettre de l’alphabet sous la forme d’un petit caractère métallique, puis les assembler pour former les mots. Les caractères peuvent ensuite être démontés et réutilisés pour composer de nouvelles pages. Seulement voilà, pour y parvenir, il faut résoudre plusieurs problèmes à la fois : fabriquer des caractères suffisamment précis et résistants, trouver un alliage adapté, mettre au point une encre suffisamment grasse pour adhérer au métal et imaginer une presse capable d’exercer une pression régulière sur la feuille.
L’entreprise coûte cher. Le bricoleur de génie obtient de Johannes Fust, riche bourgeois et financier de Mayence, des prêts pour un total de 1 600 florins… Une fortune. Mais, en attendant, Gutenberg touche au but. Entre 1452 et 1454, il produit environ 180 exemplaires d’une Bible à 42 lignes, dite Bible de Gutenberg. Deux exemplaires sont aujourd’hui visibles au musée que Mayence a consacré à son plus célèbre enfant. Les Bibles trouvent des acheteurs. Mais Johannes Fust frappe à la porte, réclamant son dû. À la suite d’un procès, Gutenberg perd une grande partie de son atelier et le contrôle de l’impression de la Bible, laissant à d’autres imprimeurs le soin de faire fortune… grâce à son invention.
Reste la postérité. Aujourd’hui, sur la Gutenbergplatz, la statue de l’inventeur — une Bible dans une main, des caractères dans l’autre — rend hommage à celui qui a tant fait pour la diffusion du savoir.
Sur le Rhin romantique, pour apercevoir les châteaux, le regard des croisiéristes oscille d’une rive à l’autre. Mais voilà que, sur le fleuve, apparaît, près de Kaub, le Pfalzgrafenstein fièrement campé sur un éperon rocheux de la petite île de Falkenau. Avec ses toits de tuiles noires, ses parements rouges et sa pointe tournée vers l’amont qui lui donne l’allure d’un brise-glace, le bâtiment ressemble à un navire de pierre amarré au milieu du Rhin. Construit à partir du XIVe siècle, l’édificerelève à la fois d’une prouesse architecturale… et d’une implacable logique fiscale.
Le château tint longtemps la fonction de poste de péage. Une chaîne tirée à travers le fleuve contraignait les navires à se présenter. Le Pfalzgrafenstein formait ainsi, avec Kaub et Gutenfels, un véritable verrou destiné à contrôler le trafic et à protéger le lucratif péage de Kaub.
Le système se développa à partir du Moyen-Âge, au moment où le Rhin devint une véritable autoroute commerciale. Nombre de châteaux, que les voyageurs trouvent aujourd’hui si romantiques, constituaient alors les postes de contrôle d'une gigantesque économie de transit. L'UNESCO souligne qu'au XIVe siècle, près d’une soixantaine de péage parsemaient le Rhin. Un peu comme sur nos autoroutes où il faut sortir sa carte bancaire à chaque barrière, les bateliers devaient régulièrement bourses délier. Empereur, princes, évêques, villes ou seigneurs… Tout le monde voulait croquer dans le gâteau. Les sommes étaient coquettes. En 1345, le seul péage de Coblence rapportait plus de 13 000 florins par an, soit plus de 500 kg d'argent selon les estimations historiques
Le système, particulièrement lucratif, dura étonnamment longtemps, ne disparaissant qu’au XIXe siècle. Dès 1815, le Congrès de Vienne affirma le principe de la liberté de navigation sur le fleuve. La Prusse prit possession de Kaub et du Pfalzgrafenstein ; le péage y fut supprimé en 1867. Le Rhin cessa progressivement d'être une juxtaposition de petits territoires fiscaux pour devenir une grande et fluide voie de circulation, la volonté de privilégier le commerce l’emportant sur la rapacité des potentats locaux.
Depuis le fleuve, à l’entrée de la vallée du Rhin romantique en venant de Strasbourg, l’imposant Niederwalddenkmal (38,18 mètres de haut, 75 tonnes) apparaît au-dessus de Rüdesheim, à quelque 225 mètres au-dessus du Rhin. Au milieu de la forêt, perchée sur un socle orné d’un bas-relief représentant Guillaume Ier à cheval et 133 personnages grandeur nature liés à l’unification allemande, une immense et puissante silhouette féminine semble monter la garde. C’est Germania (12,5 mètres et 32 tonnes). Couronnée de la couronne impériale et tenant une épée abaissée dans sa main gauche, elle surveille symboliquement le Rhin, le regard tourné vers l’est et le nouvel Empire allemand. Son message est clair : l’Allemagne est désormais unie, puissante et prête à défendre ses frontières. Mais elle ne brandit pas son épée pour attaquer.
Comment, en voguant sous son regard, ne pas penser à la Statue de la Liberté, qui, trois ans plus tard, vit le jour de l’autre côté de l’océan et, comme elle, lève un bras vers le ciel ? Même silhouette monumentale, même femme dressée face au paysage, même volonté d’incarner une nation et un idéal. Peut-être… Mais la comparaison s’arrête là. À New York, la Liberté porte un message universel de liberté et d’espoir. Elle accueille symboliquement les hommes venus du monde entier avec le rêve d’une vie nouvelle. Inaugurée en 1886, Germania porte, elle, un message politique et national, célébrant l’unité du peuple allemand et la puissance du nouvel Empire né en 1871. Après avoir vaincu la France, la Prusse venait en effet de réaliser autour d’elle l’unification allemande.
Depuis le pont du bateau, le croisiériste ne découvre donc pas seulement une statue. Un peu comme au Deutsches Eck de Coblence, il voit, planté dans le paysage rhénan, un manifeste de pierre de l’Allemagne impériale. Le souvenir d’une autre époque. Alors, autant rêver librement… à la Statue de la Liberté.
Face au danger et au mystère, l’être humain a toujours cherché des explications. Lorsque, jadis, les bateaux, souvent larges et peu manœuvrables, se fracassaient au pied de la Lorelei, il fallut bien trouver un responsable. Pourquoi pas une créature maléfique ? Une sirène du fleuve, aussi belle que dangereuse, dont le chant aurait détourné les marins de leur route jusqu’à les précipiter sur les rochers ? La légende de Lorelei prit donc forme au début du XIXᵉ siècle sous la plume du poète Clemens Brentano, avant d’être popularisée par Heinrich Heine en 1824. Dans le récit devenu célèbre, la jeune femme, assise au sommet du rocher, peigne ses longs cheveux blonds en chantant. Fascinés par sa beauté et son chant, les bateliers en oublient le fleuve et vont à leur perte.
Juste une légende car la réalité s’avère beaucoup plus prosaïque… et géographique. Car le rocher de la Lorelei, bloc de schiste haut de 132 mètres, domine l’un des passages les plus étroits et les plus difficiles du Rhin. Le fleuve, qui s’étale largement ailleurs dans la vallée, se resserre ici jusqu’à environ 130 mètres. Et son lit atteint une profondeur d’environ 20 mètres, ce qui fait de ce passage le plus profond du Rhin moyen.
À cette étroitesse s’ajoutaient autrefois les rochers immergés, les hauts-fonds, les courants et les remous. Pour les embarcations d’autrefois la traversée constituait un véritable défi. Les marins avaient finalement plus de chance de succomber à des conditions de navigation périlleuses qu’au charme de Lorelei.
Journaliste, Philippe Marcacci connaît bien les navires et les destinations de CroisiEurope. Il a accompagné de nombreuses croisières.